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Ces avocats qui écrivent

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Le métier d’avocat est sans doute un des plus consommateurs de temps. Il est également un de ceux dont l’emploi du temps est le plus difficile à gérer. Réunions imprévues, urgences qui viennent désorganiser l’agenda, conclusions fleuves à rédiger face à un nouvel argument de l’adversaire... autant d’événements qui sont la cause de soirées ou de week-ends passés à travailler pour le bien de ses clients. Pourtant, dans cette agitation, il y a des avocats qui parviennent à s’organiser pour écrire. Qu’il s’agisse d’articles ou d’ouvrages lourds et ambitieux, ces avocats contribuent à faire avancer la réflexion et le droit dans leurs matières de prédilection.

Le Monde du Droit s’est entretenu avec certains de ces avocats pour comprendre ce qui les pousse et comment ils s’organisent. L’écriture est naturellement un choix et une discipline mais pour ceux que nous avons interrogés, l’écriture est avant tout un besoin personnel devenu le corollaire inséparable de la pratique de leur profession.

Leur exemple sera sans doute une source d’inspiration pour ceux qui ressentent cette envie mais hésitent encore à se lancer.

LE BESOIN ET L’ENVIE

« On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif ». Cette expression populaire prend tout son sens appliquée à l’écriture. Il y a ceux qui aiment écrire et ceux qui n’aiment pas ça. Ces derniers peuvent être suppliés ou même harcelés, ils n’écriront pas et si, par extraordinaire, ils le font à titre exceptionnel, le résultat sera rarement bon.

J’écris parce que j’aime ça, répondent en bloc les avocats que nous avons interrogés et cette motivation est sans doute la première. Ils n’écrivent pas par calcul ou par stratégie. Ils écrivent parce qu’ils en ont envie. Que leurs écrits soient valorisants, lus par un grand nombre ou cités en référence, aucun ne s’en plaint mais ils sont avant toute chose attirés par l’exercice intellectuel que constitue la rédaction d’un article ou la préparation d’un ouvrage.

« L’écriture est un formidable instrument de stimulation et de créativité », dit François Brunet, avocat associé au sein du cabinet Cleary, Gottlieb, Steen & Hamilton à Paris. Ce spécialiste du droit de la concurrence est l’auteur de nombreux ouvrages et publications. Il a récemment cosigné avec Guy Canivet et quatre autres spécialistes, Le nouveau droit communautaire de la concurrence, chez LGDJ. « L’écriture apporte à la fois la connaissance profonde d’un domaine juridique particulier, la mise en perspective et la capacité à développer une analyse prospective », ajoute-t-il.

Cette gymnastique du cerveau est également évoquée par François-Luc Simon, docteur en droit, avocat associé du cabinet Simon Associés qui n’a pas lâché sa
plume depuis sa thèse en droit boursier. Depuis de nombreuses années, il se consacre au droit des affaires, au droit de la distribution et de la franchise, avec notamment
son ouvrage, Théorie et pratique du droit de la franchise aux Editions Joly. « J’aime m’astreindre à l’exercice intellectuel, chercher, trouver, organiser pour susciter l’intérêt », dit-il.

François Brunet compare la démarche de l’écriture à celle de l’enseignement. En effet, on ne peut expliquer que ce que l’on a parfaitement compris. Il parle en connaissance de cause puisqu’il a enseigné pendant dix ans à l’Université de Paris V. Il faut toutefois observer que de nombreux praticiens sont des auteurs sans pour autant être des enseignants. Le développement spectaculaire de domaines du droit qui sont liés à des métiers, des produits ou des secteurs économiques
particuliers rend d’autant plus légitime la présence des praticiens parmi les auteurs même dans les supports les plus exigeants sur le plan de la théorie et de la pensée.

UNE DISCIPLINE

« On n’écrit que si on trouve le temps en dehors des heures de travail. J’écris le week-end et le soir », explique Christiane Feral-Schuhl, avocat associée du
Cabinet Feral-Schuhl/Sainte-Marie, spécialiste des nouvelles technologies dont l’ouvrage Cyberdroit aux Editions Dalloz est devenu une référence incontournable.

Les avocats qui écrivent ne prennent pas sur le temps qu’ils doivent consacrer aux clients. Ils vont chercher ailleurs le temps nécessaire sur ce qui leur reste de vie personnelle et familiale. Aussi, certaines périodes sont elles plus propices que d’autres. « On travaille souvent à 120 % mais quand on est à 90 %, on a le temps d’écrire », explique François Brunet. « Si je rentre à une heure raisonnable, je peux écrire trois à quatre heures le soir. Tant que c’est un plaisir, ce n’est pas un sacrifice », ajoute-t-il.

Si certains livres peuvent s’écrire sur une longue période, la matière juridique ne peut ignorer le lien étroit entre le droit et l’actualité. Pour celles ou ceux qui se
lancent dans l’écriture d’un ouvrage, il est important, tant pour l’auteur que pour l’éditeur, de s’imposer un calendrier. En effet, une nouvelle loi peut venir bouleverser
l’organisation et le contenu d’un ouvrage et anéantir des mois de travail.

Il n’est pas rare pour un auteur de se voir obligé de refondre son ouvrage avant même d’en avoir publié la première édition. Ces contraintes rendent donc une
grande discipline d’autant plus indispensable.

La discipline n’est pas que dans le temps. Elle est également nécessaire dans l’organisation. Une veille permanente et rigoureuse est essentielle ainsi que des systèmes de classement qui permettent une bonne exploitation de l’information à tout moment. Christiane Feral-Schuhl a récemment achevé la cinquième édition
de Cyberdroit. Entre deux éditions, son ouvrage ne cesse d’évoluer et elle travaille en permanence sa version électronique pour que celle-ci soit parfaitement à jour à
tout moment. Sans cette discipline, de surcroît sur une matière aussi mouvante et transversale que la sienne, elle se verrait rapidement débordée. En dehors de ses
périodes d’écriture, elle consacre au moins trois heures par semaine aux mises
à jour.

Le virus de l’écriture ne se contente pas d’obliger à la discipline sur des périodes déterminées. C’est souvent un engagement à très long terme. Pour de nombreux
auteurs, une fois qu’ils ont mis le doigt dans l’engrenage, ils n’envisagent pas d’abandonner le mode de vie imposé par l’écriture. Ils auraient l’impression de
perdre un capital précieusement accumulé. « Cyberdroit, c’est dix ans de travail.

Je n’ai pas envie d’arrêter », explique Christiane Feral-Schuhl dont l’ouvrage a atteint près de 1000 pages dans sa dernière édition.

ECRIRE POUR APPRENDRE ET POUR RESTER A LA POINTE

Contrairement à l’idée reçue qui voudrait qu’un spécialiste écrive sur sa matière parce qu’il en possède toutes les subtilités dans les moindres détails, nos interlocuteurs
répondent à l’unisson qu’ils écrivent avant tout pour apprendre et non parce qu’ils savent. La démarche de l’écriture est engagée parce qu’il y a la volonté de mieux comprendre sa matière, de progresser et de pouvoir partager ce
travail avec le lecteur. « J’écris pour mieux comprendre », dit Christiane Feral-Schuhl avant d’ajouter « Ca ne m’intéresserait pas si j’avais déjà tout compris ». « Ecrire est le meilleur moyen de comprendre sa matière », dit François Brunet.
François-Luc Simon insiste sur la réflexion intense qui accompagne la démarche de l’auteur. En effet, l’écriture est l’occasion d’un travail en profondeur sur sa matière. « A force d’écrire, on est non seulement à jour de sa matière mais on s’est également posé des questions nouvelles auxquelles on a réfléchi. C’est en répondant à la question fondamentale « pourquoi ? » que l’on commence à maîtriser sa matière. Ce n’est pas la même chose que d’appliquer des solutions toutes
faites », souligne-t-il.

LE SOUTIEN DU CABINET

Les auteurs pourraient-ils écrire sans le soutien de leurs cabinets ? Même si, comme nous l’avons vu, les avocats n’écrivent pas sur le temps de leurs clients, leurs cabinets les aident souvent dans l’indispensable travail de préparation. Les stagiaires et les collaborateurs participent souvent à la préparation d’articles ou
d’ouvrages par leurs recherches et quelquefois plus.

Dans certains cabinets, c’est le cabinet tout entier qui sera tourné vers l’écriture avec une organisation permettant de ré exploiter les éléments rassemblés en interne pour les articles ou les ouvrages qui seront signés par les membres de la structure. Ainsi, au sein du Cabinet Simon Associés, François-Luc Simon a mis en place depuis six ans un système de lettres mensuelles pour chacune des neuf matières principales traitées par son cabinet. Ces lettres contiennent des articles
courts et sont diffusées aux clients et à certains contacts du cabinet. Cette habitude associée à un rythme mensuel soutenu permet à l’ensemble des avocats du
cabinet d’être en veille sur leurs matières et aide le cabinet à alimenter un certain nombre de publications professionnelles avec des articles signés par les membres
du cabinet. Parallèlement, François-Luc Simon rédige une lettre bimestrielle

consacrée à la franchise dont le contenu facilitera la seconde édition de son livre,
Théorie et Pratique du Droit de la Franchise. François Brunet voit aussi dans l’écriture un moyen de former les collaborateurs tout en précisant que s’il les encourage à écrire, il ne les force jamais. Il constate que de plus en plus de cabinets sont prêts à faire des efforts importants pour
aider les avocats à écrire et à publier. Dans le cas des grands cabinets qui disposent de ressources internationales considérables, les moyens mis à la portée
des avocats voulant écrire dépassent souvent les moyens et les ressources auxquelles
ont accès les universitaires français. Notamment, chez Cleary Gottlieb où de nombreux avocats publient, principalement en droit de la concurrence, en
droit des valeurs mobilières et en fiscalité.

LES RETOMBEES

Il est difficile de quantifier les retombées professionnelles dues à la publication d’ouvrages ou d’articles. Les avocats interrogés pour cet article reconnaissent
qu’il leur est difficile de dire si tel ou tel client est arrivé jusqu’à eux
en raison de leurs ouvrages respectifs. Mais certaines retombées plus personnelles ont un impact professionnel. « Mon écriture a un impact direct sur macréativité et mon aptitude à répondre vite aux clients », précise François Brunet.
Les auteurs ressentent en effet les bienfaits de leur écriture dans leur pratique quotidienne du droit. Ceci ne concerne pas seulement leur niveau de connaissance mais aussi leur rigueur dans la structuration et l’organisation des idées.

Même si Christiane Feral-Schuhl ne pense pas que son livre fasse à lui seul venir des clients, elle admet que celui-ci participe à la notoriété du cabinet. Ainsi, elle reçoit des appels de lecteurs de l’étranger lui demandant des éclaircissements sur tel ou tel point. Plus récemment, UNI Europa (la fédération syndicale européenne des services et de la communication) lui a demandé l’autorisation de traduire en douze langues un des chapitres de Cyberdroit. François-Luc Simon fait la distinction entre les articles publiés dans la presse professionnelle et les papiers publiés dans les revues juridiques. « Mes clients me parlent de mes articles publiés dans la presse, Les Echos, Points de vente ou Franchise Magazine ; ils ne me parlent jamais de ceux que je publie dans la Revue Trimestrielle de Droit Civil, même si ce sont ces derniers qui m’ont pris le plus de
temps et dont je suis le plus fier », dit-il. « Il est gratifiant pour le client de savoir que son avocat publie », ajoute François-Luc Simon. Chez Simon Associés, les collaborateurs publient également. C’est un choix qui, pour un cabinet de cette taille, véhicule une image positive montrant à la fois que le cabinet est structuré
et qu’il ne repose pas sur une seule tête.

Il ressort de ces témoignages que si l’on ne peut pas faire un lien direct entre publication et arrivée de nouveaux clients, la publication d’articles participe indéniablement à l’image des cabinets et consolide la confiance qu’un client peut avoir dans son avocat.

L’analyse des retombées ne serait pas complète sans reconnaître que les cabinets dont les avocats publient, sont de plus en plus nombreux à organiser une communication spécifique autour des écrits de leurs avocats. La sortie d’un livre est l’occasion d’envoi d’exemplaires à la presse pour que l’information soit reprise dans les journaux. La sortie d’un ouvrage peut également être l’occasion d’organiser des présentations ou des conférences à destination de clients ou de prospects. Enfin, les retombées indirectes existent aussi par le fait que les auteurs seront plus fréquemment invités à intervenir dans des manifestations s’ils ont à leur actif une belle bibliographie. Cela dit, comme le fait remarquer François Brunet, il y a de nombreux avocats d’affaires qui jouissent d’une excellente réputation, sont connus de tous et qui ne publient jamais. Il est vrai que certains avocats ont une approche plus académique alors que d’autres seront plus doués pour le relationnel.

OUVRAGES, REVUES OU PRESSE PROFESSIONNELLE ?

La nature de ce qu’un avocat écrit peut aller d’un article de vulgarisation dans la presse à un traité contenant plus de 1000 notes de bas de page. Le premier exercice peut
prendre une heure alors que le second peut prendre cinq ans. Il est intéressant de noter que bien que les articles simples et brefs apportent souvent plus de visibilité et de retombées, ce ne sont pas ceux que les avocats-auteurs ont le plus envie d’écrire.

Ils se prêtent volontiers à l’exercice mais ce qui les stimule réellement, c’est quand le processus d’écriture les emmène sur de nouveaux terrains de réflexion
et que le cerveau peut donner son plein potentiel. François-Luc Simon essaie de combiner l’approche académique avec l’approche pratique tout en considérant qu’il faut bien distinguer la vocation de chaque support.

A ce propos, les praticiens ont un avantage indéniable sur les universitaires. Leur expérience du terrain leur permet de changer de registre et d’adapter leurs écrits à leurs différents lectorats. Christiane Feral-Schuhl donne de fréquentes conférences chez ses clients sur des thèmes qui sont dans son livre. C’est alors l’occasion de tester la théorie au contact de la pratique.

Les supports dans lesquels publient les avocats et la nature de ce qu’ils publient posent la question de la cohabitation avec les universitaires. Ces dernières décennies ont vu l’émergence d’un nombre croissant d’articles et d’ouvrages rédigés par des praticiens. Il est vraisemblable que cette tendance ira en s’amplifiant si on compare les moyens que certains cabinets peuvent mettre à la disposition de leurs auteurs par comparaison avec ceux dont va disposer un jeune agrégé de droit dans une université paupérisée. Toutefois, les universitaires ont encore la part belle et quand ils font intervenir des praticiens dans les revues dont ils ont la direction scientifique, c’est souvent parce que ces mêmes avocats enseignent à l’université.

L’EVOLUTION DE L’EDITION JURIDIQUE

Si les avocats ont vocation à être publiés, c’est qu’ils peuvent apporter beaucoup à la réflexion juridique et au droit en général. Dans cet esprit, il ne faut surement
pas opposer les universitaires et les praticiens et l’éditeur a un rôle important à jouer pour accompagner la modernisation du droit, de l’information et de l’édition juridique.

Force est de constater qu’en France, le domaine de l’édition juridique est encore très fortement dominé par le monde universitaire et que tous les écrits des grands
théoriciens ne sont pas toujours d’une grande utilité pratique. Il faut dans ce sens une meilleure adéquation entre l’offre et la demande et que les éditeurs créent davantage de passerelles entre les praticiens et les universitaires. A l’image de ce qui se fait en Angleterre, il y a encore beaucoup de place en France pour des ouvrages et des articles rédigés par des professionnels même dans les revues les plus pointues. Le modèle économique peut d’ailleurs s’avérer très intéressant pour l’éditeur car bon nombre de professionnels sont prêts à publier du contenu de grande valeur sans même être payés !

Un autre phénomène s’observe également dans le monde de l’édition juridique, c’est celui des livres « d’assemblage » à vocation purement informative. Ce sont ces livres qui apparaissent très rapidement après la parution d’un nouveau texte ou de nouvelles mesures. Ni les auteurs ni les lecteurs ne doivent en tirer de conclusions hâtives : le commentaire et l’analyse ne sont pas morts et demeurent indispensables au raisonnement juridique. Professionnels, écrivez. C’est bon pour vous et utile pour vos lecteurs.