À l’occasion de la Journée mondiale de l’avocat en danger, qui s’est tenue le samedi 24 janvier, Louis Degos, bâtonnier de Paris, et Carine Denoit‑Benteux, vice‑bâtonnière, alertent sur une dégradation sans précédent des conditions d’exercice de la profession, des États‑Unis à la Turquie. Entre attaques institutionnelles, ingérences politiques et recul global de l’État de droit, ils appellent à un sursaut collectif et à la consolidation des mécanismes de protection, en France comme à l’international.
Comment évaluez-vous aujourd’hui l’évolution des menaces qui pèsent sur les avocats dans le monde, et quels enseignements tirez-vous des situations les plus préoccupantes observées récemment ?
Nous assistons depuis plusieurs années à une dégradation de l’image des gens de justice, partout dans le monde, portée par cette tendance pernicieuse qui voudrait faire croire que la justice serait devenue l’ennemie du peuple. Pour les avocats, cela s’est traduit de manière très concrète par des tentatives de dévoyer le secret professionnel, des campagnes de dépréciation ad nominem, des entraves à l’exercice, voire, dans les cas les plus graves, des attaques physiques, des arrestations et des condamnations injustifiées.
Un Etat comme la Turquie, dont l’hostilité à l’égard des avocats indépendants n’est malheureusement pas nouvelle, a encore franchi une étape en initiant l’an dernier une procédure de destitution et une procédure pénale à l’encontre du Bâtonnier d’Istanbul – à la tête d’un Barreau comptant plus de 70 000 membres.
En parallèle, en tant qu’avocat exerçant dans un cabinet étasunien, j’ai vu de près la plus puissante démocratie du monde renverser la table, briser les acquis, mettre au pas les juges et au garde à vous les avocats en quelques semaines.
L’enseignement principal à tirer de ces observations est le besoin d’un sursaut de la part de notre profession, la nécessité de décréter un état d’urgence démocratique pour les gens de justice, pour les citoyens et les entreprises que nous assistons et conseillons.
En quoi la défense de l’État de droit passe-t-elle nécessairement par une protection renforcée des avocats, et quels signaux d’alerte voyez-vous dans l’actualité internationale ?
L'État de droit repose sur plusieurs principes, dont un très simple : les avocats et les juges doivent pouvoir exercer leurs fonctions sans crainte de représailles. L'indépendance n'est pas un privilège qui leur est accordé pour leur propre bénéfice. Il s'agit d'une garantie publique qui permet à chaque justiciable de faire valoir ses droits, de contester le pouvoir et de résoudre les litiges conformément à la loi plutôt qu'à une volonté politique discrétionnaire.
Le pays focus pour la Journée Mondiale de l’Avocat en danger cette année est les Etats-Unis. C'est une distinction regrettable, mais tout à fait compréhensible. Au cours des douze derniers mois, nous avons observé et dénoncé des attaques sans précédent contre la profession d’avocat et le système judiciaire étatsuniens.
En retirant les habilitations et accès aux bâtiments publics de certains cabinets d’avocats, en interdisant toute collaboration avec le personnel de la Cour Pénale Internationale et en sanctionnant certains juges de cette même Cour, les autorités étatsuniennes ont amoindri la liberté d’exercice de la justice, pour les avocats comme les magistrats, aux Etats-Unis et au-delà.
L'indice 2025 de l'Etat de droit du World Justice Project classe désormais les Etats-Unis au 27e rang sur 143 pays. À l'échelle mondiale, cet indice fait état d'un rétrécissement de l'espace civique, d'un affaiblissement des contrepouvoirs et d'une ingérence politique croissante dans les systèmes judiciaires. Ces tendances se renforcent mutuellement. Lorsque les attaques contre les avocats et les juges deviennent monnaie courante dans un pays, elles encouragent des pratiques similaires ailleurs dans le monde.
Quels dispositifs — nationaux ou internationaux — devraient être consolidés ou créés pour garantir la sécurité des avocats menacés dans l’exercice de leurs missions ?
En mars 2025, le Conseil de l'Europe a adopté la Convention pour la protection de la profession d'avocat, le premier traité international contraignant consacré exclusivement à la protection des avocats. Elle affirme les principes de liberté et d’indépendance de la profession, qui doit être préservée de toute forme d’ingérence, notamment étatique, et établit un mécanisme de suivi de la situation des Etats parties par un Groupe d’experts sur la protection de la profession d’avocat (GRAVO). Le Barreau de Paris a toujours soutenu ce texte, et a immédiatement salué son adoption. La Convention compte aujourd’hui 25 Etats signataires. Ce texte unique et novateur adopté dans un contexte très inquiétant pour l’Etat de droit partout dans le monde est porteur d’espoir.
Au niveau national et local, seuls des barreaux forts peuvent résister aux assauts. Il leur faut des moyens pour contrer les menaces budgétaires sur l’accès au Droit et les tentations de restriction des libertés, des droits de la défense, des droits d’action et des droits de recours.
Quel rôle le barreau de Paris peut-il jouer, aux côtés des institutions françaises et européennes, pour soutenir concrètement les avocats en danger ?
Le Barreau de Paris est membre fondateur, aux côtés des Conseils Nationaux des Barreaux français, italien et espagnol, de l’Observatoire International des Avocats en Danger. Porté par plus de 40 barreaux membres, cet observatoire joue un rôle de vigie sur les attaques contre les avocats partout dans le monde, d’alerte mais aussi de soutien, à travers l’observation judiciaire des procès intentés contre des avocats, et des appuis directs aux consœurs et confrères entravés dans leur exercice. Notre engagement au sein de cet observatoire est une réponse concrète et solidaire des barreaux face aux menaces toujours plus fortes contre notre profession.
Le Barreau de Paris a également lancé en 2021 le programme Répit, qui offre aux avocats sous pression partout dans le monde la possibilité d’un séjour à Paris pour échapper aux tensions à leur encontre, prendre du recul et retourner exercer dans leur pays avec une énergie renouvelée.
Comment sensibiliser davantage l’opinion publique et les décideurs à la situation des avocats menacés, afin de renforcer la mobilisation autour de cette cause essentielle ?
Il est essentiel que les gens de justice, si souvent pris pour cibles dans les médias, redeviennent audibles. Nous devons, ensemble, magistrats, avocats, professions du droit, repartir à la rencontre de nos citoyens, débattre partout où se répandent les théories les plus fumeuses et dangereuses, expliquer et rassurer, répondre à leurs interrogations et calmer leurs inquiétudes, toujours légitimes. Nous devons porter la contradiction partout où l’on met en cause les valeurs de l’Etat de droit. Cela vaut pour les plateaux télé, la radio, ou encore les amphithéâtres, partout où le débat public s’organise sans nous ou contre nous.
Il nous faut également nous rendre davantage dans les écoles, collèges, pour renforcer l’éducation au droit et ce dès le plus jeune âge.
