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Défaillances d’entreprises : derrière le record, la résilience silencieuse du modèle français

Le chiffre frappe les esprits : 68 057* défaillances d’entreprises en 2025, un niveau inédit. Dans le débat public, ce record alimente l’idée d’une crise économique profonde. Pourtant, replacé dans son contexte, il raconte aussi une autre histoire : celle d’un système de traitement des difficultés des entreprises efficient, qui agit comme un amortisseur économique et social.

Un record symptôme d’une crise réelle, mais contenue

La multiplication des procédures collectives ne s’est pas traduite par une dégradation brutale du marché du travail. Entre 2024 et fin 2025, le taux de chômage n’a progressé que modérément, passant de 7,4 % à 7,7 %. Dans le même temps, l’activité économique est restée orientée positivement, avec un PIB encore en croissance, bien que ralentie.

Cette situation s’explique en grande partie par la structure des entreprises concernées : près de 62 % des ouvertures de procédures collectives portent sur des structures sans salarié, et 94 % lorsqu’on inclut les entreprises de moins de dix salariés.

Ces chiffres rappellent que la défaillance juridique touche d’abord des entrepreneurs individuels, des indépendants ou des micro-entreprises, souvent faiblement capitalisés, et non des entreprises de taille significative.

S’il ne faut bien sûr ni minimiser le rôle des TPE dans l’économie ni la dimension humaine qui se cache derrière ces chiffres, ce décalage entre le nombre de défaillances, l’évolution de l’emploi et celle de l’activité illustre la capacité du système français à contenir les chocs économiques.

Une dynamique de défaillances en voie de stabilisation

Ensuite, la dynamique mérite d’être nuancée. Après le point bas artificiel de 2021, lié au « quoi qu’il en coûte », le retour à des niveaux élevés était inévitable.

Surtout, la hausse ralentit nettement : + 17,8 % entre 2023 et 2024, mais seulement + 3,5 % entre 2024 et 2025, et + 1,6 % sur le dernier trimestre.

Cette évolution ne traduit pas une aggravation de la crise, mais plutôt une phase de décélération après le rattrapage post-Covid, dans un environnement économique toujours contraint.

La prévention, clef de voûte du modèle français

Plus encore, la montée en puissance des procédures de prévention confirme une anticipation croissante des difficultés et une meilleure connaissance et lisibilité de ces outils.

Mandats ad hoc et conciliations atteignent plus de 9 100 ouvertures en 2025, en progression continue depuis plusieurs années.

Ces dispositifs confidentiels, prévus par le livre VI du code de commerce, permettent d’intervenir avant la cessation des paiements, de restructurer la dette et de préserver l’outil de travail. Selon la pratique, près de 70 % des procédures de prévention aboutissent à un accord avec les principaux créanciers, attestant de leur efficacité.

Un droit qui protège les salariés et les dirigeants de bonne foi

Enfin, le droit français des entreprises en difficulté joue pleinement son rôle de bouclier social. La garantie des salaires, assurée par l’AGS, permet le paiement rapide des rémunérations impayées en cas de procédure collective, évitant des chocs sociaux immédiats pour les salariés et leurs familles.

Il permet également au dirigeant de bonne foi d’envisager un nouveau projet entrepreneurial, la procédure collective n’ayant pas vocation à le disqualifier, mais à organiser la sortie de crise.

Combinée à l’action des administrateurs et mandataires judiciaires, encadrés par les tribunaux, cette architecture transforme ce qui pourrait être une onde de choc brutale en un processus organisé, sécurisé et juridiquement encadré.

Préserver le modèle, sans relâcher l’effort de prévention

Le record de 2025 ne doit donc pas masquer l’essentiel : le modèle français démontre sa capacité à traiter les crises.

Il n’en demeure pas moins exigeant. Son efficacité repose largement sur une mobilisation précoce des outils de prévention, encore trop souvent sollicités tardivement, par méconnaissance ou par crainte de la stigmatisation.

Dans un contexte économique durablement contraint et marqué par des transitions sectorielles profondes, l’enjeu est de renforcer l’accessibilité, la lisibilité et l’appropriation du droit des entreprises en difficulté par les dirigeants.

À cet égard, au regard des statistiques, il apparaît prioritaire de développer une politique ambitieuse de sensibilisation et de formation des dirigeants de TPE.

Celle-ci doit notamment porter sur la gestion de la trésorerie, l’élaboration de prévisionnels fiables et la connaissance des dispositifs existants de traitement des difficultés.

À défaut, comme nous le constatons trop souvent, des difficultés pourtant traitables risquent de basculer vers des situations irréversibles, avec un coût économique et social bien supérieur.

Un modèle à consolider, une culture à faire évoluer

Pour conclure, si des réflexions sur la simplification du droit des entreprises en difficulté sont aujourd’hui engagées, c’est une évolution bienvenue dès lors qu’elle permet d’ajuster les textes à la réalité du monde entrepreneurial et d’en améliorer la lisibilité. Elle ne doit toutefois pas conduire à fragiliser des mécanismes qui ont déjà démontré leur efficacité, ni à rompre l’équilibre du modèle français, fondé sur l’anticipation, la protection de l’emploi et le traitement ordonné des difficultés.

Plus largement, cette approche suppose aussi une évolution du regard porté sur l’échec entrepreneurial. Comme l’écrit le philosophe Charles Pépin, « On trouve parfois sa voie plus vite en commençant par se tromper ; il est des échecs qui font avancer plus rapidement que les succès ». L’échec n’est pas simplement un revers, mais une source d’apprentissage et de réinvention.

Le droit des entreprises en difficulté participe à ce changement culturel en organisant la sortie de crise et en permettant le rebond des dirigeants de bonne foi, contribuant ainsi à faire de la prévention et de l’anticipation non plus des aveux de faiblesse, mais des réflexes de gestion responsables, au service de la continuité économique et de la cohésion sociale.

Serge Préville, président de l’Institut Français des Praticiens des Procédures Collectives (IFPPC)

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*Chiffres des défaillances issus de l’Officiel des difficultés des entreprises 2025, publié par le CNAJMJ

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