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L'aube de l'intelligence artificielle marque-t-elle le crépuscule du monde du droit ?

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Anne Bassi, Sachinka, revient sur les questions que pose l'intelligence artificielle aux professionnels du droit.

Si les legaltech ont le vent en poupe, nombre d'acteurs du secteur juridique semblent craindre l'avènement d'une IA prédatrice : disparition de postes, remplacement de l'homme par la machine... Et pourtant, nous n'en sommes qu'aux frémissements de ce phénomène. L’IA ouvre au contraire de nouvelles perspectives pour le monde juridique, ne serait-ce que parce qu'elle permet de se recentrer sur l'expertise pure et les tâches à haute valeur ajoutée. Dans le nouveau paysage qui se dessine, l'intelligence humaine est et sera plus que jamais nécessaire pour répondre aux défis posés par les nouvelles technologies. N'est-elle pas en premier lieu cette « capacité de résoudre des problèmes nouveaux » comme l'écrivait le philosophe Maurice Pradines ?

Du fantasme à la réalité

Imaginez un prévenu qui pénètre dans une salle d'audience, où un robot-procureur scanne son visage à la recherche d'émotions révélatrices pendant qu'un robot-avocat détaille d'une voix monocorde l'historique et les droits de l'humain, le tout devant un robot-juge impartial. Ou encore un bureau anonyme muni de grands écrans qui se parlent d'une affaire complexe, pendant qu'un jeune stagiaire s'assure du bon fonctionnement technique de la réunion. Voilà à quoi ressemblent les cauchemars actuels de certains acteurs du secteur juridique devant la percée de l'IA dans leur univers. Leur crainte ? N'être que des porte-ordinateurs, au service de machines plus expertes et érudites qu'eux. Déjà, une IA baptisée CasCruncher a battu des avocats renommés lors d'un défi de résolution de cas de ventes abusives d'assurances. Le cabinet Deloitte ne prédit-il pas la disparation de plus de 100 000 postes dans le domaine légal au Royaume-Uni à cause de la révolution digitale ?

L’IA et l’intelligence humaine sont complémentaires

Ce fantasme témoigne avant tout d'une méconnaissance de ce qu'est une intelligence artificielle. Certes, celle-ci est capable d'ingérer une quantité colossale de données, y compris des données non structurées, de les analyser et de les questionner. Mais ce processus nécessite une supervision humaine à toutes les étapes : il faut sélectionner les contenus pertinents à fournir, entraîner le système cognitif avec des questions-réponses types, puis corriger les réponses afin qu'il devienne plus performant. Les retours des expérimentations actuelles menées dans les secteurs bancaires et assurantiels montrent qu'il faut compter entre trois et six mois pour préparer les logiciels. Le « machine learning », mode d'apprentissage de l'IA, n'est pas magique ! Et l'ordinateur, pas prêt de remplacer totalement l'homme.
« Intelligence humaine et intelligence artificielle sont complémentaires ! » plaide Jean-Philippe Desbiolles, Vice-Président Cognitives Solutions chez IBM.  Selon lui, les hommes savent faire preuve de bon sens et d'imagination, sont enclins à la morale et à la compassion, rêvent, aiment poser des dilemmes. Les systèmes cognitifs, eux, excellent dans la localisation des connaissances, l'identification de modèles, l'absorption de données. 

D'ailleurs que voit-on dans le monde du droit aujourd'hui ? Essentiellement des programmes qui aident les avocats dans la recherche de la documentation, l'analyse de la jurisprudence, la rédaction, la classification de données... Même ce que l'on appelle la justice prédictive est basée sur la probabilité de résolution d'une situation en fonction de situations précédentes aidée par une mémoire intelligente et disponible dans laquelle aller puiser des références, capable de suggestions...mais qui serait démunie face à une situation complètement nouvelle par exemple. Une intelligence artificielle apprend de ses erreurs, mais ne peut créer ex nihilo. Elle n'est ni plus ni moins impartiale qu'une intelligence humaine, et ne saurait s'affranchir des biais et préjugés qui préexistent dans les données avec lesquelles on la nourrit... On a l'IA que l'on mérite !

Il faudrait donc cesser de la craindre pour en faire une aide efficace. La France est indubitablement en retard sur l'adoption de l'IA dans le secteur juridique. Retard technologique : la numérisation des données, préalable indispensable à tout usage de systèmes cognitifs, est loin d'être généralisée. Certains acteurs continuent à ne jurer que par le fax, quand d'autres commencent à voir dans la technologie Blockchain l'alpha et l'oméga d'une sécurisation facile et infaillible des contrats. Le frein est également psychologique. Pour l'instant, la révolution digitale est surtout vue sous l'angle de la désintermédiation, avec une ubérisation du monde du droit, même si tous les acteurs ne sont pas touchés de la même manière par l'arrivée d'un Captain Contrat ou d'un RocketLawyer. Le fait qu'une IA puisse donner du temps aux avocats et leur permettre de se concentrer sur des tâches à haute valeur ajoutée n'est pas encore la perception majoritaire. Comme si l'on se trompait sur l'expertise : elle n’est pas dans l'analyse documentaire, mais dans la capacité à mobiliser des arguments de réflexion et de persuasion en complément des arguments du droit. Dans l'intuition et la faculté à décrypter des situations humaines.

Dans la mobilisation d'une intelligence collective supérieure à la somme des parties. ROSS, LIZA, RAVN, noms des logiciels d'IA actuellement utilisés, ne sont pas HAL, l'intelligence malveillante du vaisseau de 2001, l'Odyssée de l'Espace. L'avocat restera toujours maître à bord à condition qu'il ne saute pas du navire...

Anne Bassi, Sachinka